Last Updated: March 30, 2026By

Transformer l’intention en langage visuel

Réflexion sur la Cartographie de mémoire de Lilian Bonin

1 400 000. Couverture à points de la HBC, melton, perles, fil, clous de tapissier antiques. 2025. Crédit photo : Lilian Bonin.

par Dan Cardinal McCartney

Sororité. Perte. Usure. Parenté. Ossements. Lumière. Fille. Photographies. Intentionnelle. Douce. Incessante. Traces de pas. Chacun de ces mots papillonne dans mon esprit lors de ma conversation avec l’artiste Lilian Bonin. Elle a généreusement offert de me guider à travers sa dernière exposition solo, Cartographie de mémoire, quelques jours seulement après le vernissage en présence de sa famille et des membres de la communauté à Winnipeg. De manière similaire aux appels téléphoniques longue distance que j’ai avec ma famille, notre rire enjoué métis ponctue la conversation. Comme je suis à Mohkintsis (le nom Blackfoot pour Calgary en Alberta), elle me rappelle que Saint-Boniface est où sa famille paternelle a vécu, le quartier francophone étant bien connu en tant que berceau du leader Métis Louis Riel. 

Dans sa récente exposition qui retrace les histoires personnelles et coloniales, Bonin tresse méticuleusement ensemble le collage, la photographie, la peinture et l’installation. Elle superpose plusieurs des médiums en de magnifiques moments de perlage à travers des surfaces entrelacées et interrompues, encourageant les reflets de la lumière naturelle qui inonde par les fenêtres de la galerie. Le père de Bonin n’a pas reconnu ou célébré son héritage métis, comme beaucoup de personnes Métis dans nos familles ont fait pour leur survie. Elle s’est tournée vers la recherche et la relationnalité, découvrant des générations de femmes fortes et résilientes dans sa lignée pour qui l’art vivait à travers l’aspect tactile d’objets comme des mocassins, des sacs et de mitaines perlées.

En entrant dans l’exposition, Bonin invite le public à interagir directement avec son collage imprimé sur vinyle, collé directement au plancher de la galerie. Les fragments de photographies d’archives montrant des femmes Métis et du texte évoquent des images du territoire florissant et abondant des prairies lorsque vu d’une perspective à vol d’oiseau. Le nom de famille de Bonin apparaît dans un poème, chaque mot en français, que je peux déchiffrer comme lisant « la seule qui avait l’air d’une Bonin est morte. » Lors de notre conversation dans l’atelier il y a plusieurs mois, Bonin décrivait les préjudices qu’elle et sa famille ont subi en parlant leur langue maternelle, le français. L’absence de traduction vers l’anglais peut être perçue comme une réclamation délibérée de l’artiste envers son héritage francophone et Métis. 

Reliquaire, robe de bison, mâchoires de bison, crânes de raton laveur, de renard et de castor, feuilles d’or et d’argent sur bois et os d’animaux, bois rongé par le castor, perles, fil et aiguilles. 2025. Crédit photo : Lilian Bonin.

Lorsqu’on regarde le mur de la galerie à droite, on est attiré par le motif familier et colonial d’une couverture de la Baie d’Hudson. Bonin superpose une plus petite carte faite de carrés de perles sur la couverture, me la décrivant comme un timbre. Les lignes de perles de différentes couleurs divisent les parcelles de terre entre les différentes communautés, incluant sa famille et ses ancêtres Métis, et elle contourne les enroulements naturels des rivières en perles bleues. Bonin me raconte que cette œuvre est à l’origine conceptuelle de l’exposition, créée en 2020 lors du 150e anniversaire du Manitoba. Le premier ministre avait refusé de reconnaître la contribution des Métis lors de la formation de la province, malgré la pression de la Fédération Métis du Manitoba. En réponse à cet effacement, Bonin a inversé la carte dans sa version perlée. Une teinte de rouge semblable à du sang marque les 1 400 000 acres de terre désignée comme territoire de sang-mêlé, une promesse jamais tenue. 

Plus loin dans la galerie, une peau de bison s’étire à travers le plancher. L’installation me rappelle la préparation hivernale, soulignée par le crâne d’un castor reposant entre des os de mâchoires d’animaux et des branches d’arbres – objets recueillis lors de ses marches sur le territoire. Des fils perlés au-dessus de la peau de bison créent une ombre légère. L’été passé, j’ai rencontré Bonin lors de Kapishkum, la première résidence de ce genre pour les artistes Métis au Centre des arts de Banff, situé sur Tunnel Mountain, appelée par les Îyârhe Nakoda la Sacred Buffalo Guardian Mountain (Montagne gardienne du bison sacré) ou Sleeping Buffalo (Bison endormi). Bonin voulait initialement faire une cinquantaine de fils perlés, mais s’est instinctivement arrêtée à dix-huit, un pour chaque membre de la cohorte. Rapidement, elle m’a fait remarquer à quel point c’était énergisant de voir des personnes plus jeunes se réapproprier leurs racines et héritage métis. Je me suis senti aussi enthousiaste en rencontrant Bonin, appréciant sa présence calme et perspicace. 

Dans la seconde pièce de la galerie, une série de peaux tendues à travers le mur créent un collage avec des couches de photographies, des impressions de textures et du perlage. Les peaux évoquent les bras tendus et les corps penchés, comme des berges qui se rencontrent. Ces couches renferment des références au script foncier de l’arrière grand-mère de Bonin. Tout près, un pelvis d’oiseau décoré de perles me rappelle la fragilité du sentiment du chez-soi lors de déplacements forcés, associé à des images de Métis marchant sur le bord de la Rivière Rouge avec leurs chariots. Sur les murs opposés sont installées des impressions de documents d’archives montrant des publicités conçues pour attirer les colons au fruitful Manitoba (Manitoba fructueux), promettant de terres riches pour l’agriculture à portée de main. Un nid avec un petit morceau d’écorce de bouleau est perché sur le rebord d’une fenêtre, accompagné d’une plaque de bois avec des cernes, son cœur illuminé par la lumière automnale. 

En tournant le dernier coin, l’artiste réfléchit à comment ses projets débutent souvent avec une idée qui semble distante, pour finalement l’attirer vers l’intérieur avec une insistance inattendue. Bonin revisite sa sœur, décédée trop tôt pendant l’enfance, en cousant des lignes foncées représentant sa sœur sur de la toile brute. Les yeux foncés et précoces de sa sœur me fixent du regard, le portrait inachevé honorant son histoire interrompue. À côté du portrait, une paire de minuscules souliers est collée au mur de la galerie, chaque lacet fait d’un délicat fil de perles. Une petite robe se joint aux deux autres pièces, avec les manches tendues faisant écho aux peaux de bison de la salle précédente. De délicates fleurs en perles sont cousues sur le tissu de la robe ; j’ai la gorge serrée. 

Le respect équivaut à se souvenir ; dans Cartographie de mémoire, Bonin transforme l’intention en langage visuel, encourageant le public à réfléchir par lui-même en parcourant le territoire. Son travail reflète une approche dédiée à la création, recueillant des matériaux à Saint-Boniface et au Manitoba tout en explorant des archives familiales et culturelles. Je vois son exposition non pas comme une conclusion de ce corpus spécifique d’œuvres, mais comme un bourdonnement continu de souvenirs changeants et récurrents, centrés sur sa lignée paternelle. Toutefois, ce sont les matriarches, dont Bonin, qui assemblent avec amour et soin les souvenirs. Alors que ce moment avec Bonin tire à sa fin, je me souviens des mots :  Sororité. Perte. Usure. Parenté. Ossements. Lumière. Fille. Photographies. Intentionnelle. Douce. Incessante. Traces de pas.

Référence

May-Kosiewski, Alison. « Description as an Act of Othering: Towards Decolonizing Canadian Photo Archives. » The iJournal 10, nº 1 (automne 2024) : 120–138.

Remerciements : Cet article (« Transformer l’intention en langage visuel ») a été initialement rédigé dans le cadre du partenariat entre l’ACCI et le magazine Rungh. Fidèle à notre collaboration de longue date, l’ACCI offre des occasions d’écriture aux membres de notre communauté tout en mettant en lumière les expositions et la programmation PANDC dans Rungh.

Lilian Bonin est une artiste multidisciplinaire. Elle répond au monde à travers la peinture, la photographie et le perlage. Elle collecte des fragments de l’humanité et de la nature et les transforme en métaphores de l’expérience humaine. Dans sa pratique, Lilian recherche l’inattendu et valorise le processus de découverte dans sa création artistique. Elle explore actuellement l’idée de « l’identité canadienne » en relation avec le territoire et la mémoire. Sa dernière exposition, Cartographie de mémoire, présentée à La Maison des artistes visuels francophones à Winnipeg, explorait la mémoire et le territoire en relation avec la famille et les titres fonciers.

Lilian a exposé ses narratifs visuels au Canada et en France. Son travail fait partie de collections permanentes et privées, et inclut dans des livres et des tournages de films. Elle a obtenu un baccalauréat en Beaux-Arts avec mention en photographie de l’université du Manitoba et est récipiendaire de plusieurs bourses du Conseil des arts du Manitoba et du Conseil des arts du Canada. Elle est fière de ses racines francophones de Métis de la Rivière Rouge (Ste. Anne, Manitoba) et son héritage suisse. Lilian maintient une pratique d’atelier active et réside à Winnipeg au Manitoba.

Dan Cardinal McCartney (il) est un artiste interdisciplinaire et un commissaire détenant un baccalauréat en Beaux-Arts de AUArts (2016) en dessin. Plus important encore, Dan s’occupe à temps plein de sa sœur, Karri. Dan appartient à la Première Nation Athabasca Chipewyan et a des liens familiaux avec les Cris Mikisew, les Métis et des lignées mixtes de colons du territoire du Traité n° 8, plus précisément de Fort Chipewyan. Il a grandi dans une famille d’accueil dans la région boréale nordique de Fort McMurray. 

En tant qu’artiste trans bispirituel, Dan décortique des schémas de traumas intergénérationnels. Il relie sa connexion personnelle et continue avec sa famille à son désir pour l’euphorie de genre à travers la narration. Dan se concentre sur le collage de techniques mixtes, la peinture, l’image en mouvement et la performance. Il s’intéresse dans le genre de l’horreur à travers une vision contemporaine autochtone. Actuellement, Dan travaille à Stride Gallery sur le territoire appelé colonialement Calgary, en Alberta.